Agressions contre des élus, Gilets jaunes, contestation des retraites, émeutes : Luc Rouban voit dans ces épisodes les signes d’une violence politique nouvelle. Plus diffuse et moins organisée que par le passé, elle traduit selon lui une crise du lien social, de la représentation et de la légitimité institutionnelle. En s’appuyant sur les enquêtes du CEVIPOF et sur une comparaison européenne, l’auteur explore les ressorts sociaux de cette inquiétante montée de la conflictualité.

Qu’est-ce qui rend politique une violence qui ne se réclame pas toujours d’un parti, d’une idéologie ou d’une organisation ? C’est la question centrale de l’enquête de Luc Rouban. Les formes contemporaines de la conflictualité se distinguent des anciennes par l’affaiblissement des cadres collectifs qui les structuraient. Elles peuvent viser des élus, des institutions ou des représentants de l’État, au cours d’un rassemblement ponctuel ou dans le cadre d’un acte individuel, sans doctrine clairement formulée.
Cette violence ne se laisse donc pas enfermer dans la seule catégorie de la délinquance. Elle apparaît dans une zone grise où se mêlent agressions, insultes, emprise territoriale, actes ordinaires de transgression et contestation du pouvoir. Elle devient politique lorsqu’elle remet en cause l’ordre social, la hiérarchie sociale ou la légitimité des institutions.
Pour comprendre cette évolution, Luc Rouban met en avant l’anomie : l’affaiblissement des règles communes et du sentiment d’appartenance collective. Près de la moitié des personnes interrogées dans les données mobilisées déclarent n’appartenir à aucune communauté. La situation serait plus marquée en France qu’en Allemagne, en Italie ou au Royaume-Uni. Cette fragilisation du lien collectif laisse les individus davantage seuls face aux institutions et aux conflits qui les opposent à elles.
L’indignation morale devient alors un puissant ressort de mobilisation. L’exemple des Gilets jaunes est éclairant : le mouvement ne traduit pas seulement une opposition aux plus riches ou au patronat. Il exprime aussi une contestation des règles du jeu social, de la valeur concrète des diplômes et du récit méritocratique. Ce qui est mis en cause, c’est la hiérarchie sociale elle-même et la manière dont elle prétend se justifier.
La violence n’est pas, selon l’auteur, l’apanage d’un groupe social particulier. Son acceptation varie relativement peu selon les catégories : elle dépend davantage de la cause défendue et de la cible désignée. Des élus ou des agents publics peuvent ainsi être agressés par des usagers qui se comportent comme des consommateurs exigeant une réponse immédiate. À l’inverse, la défense d’une cause peut autoriser chez certains une radicalisation importante.
Le problème tient enfin à la difficulté de la démocratie représentative à convertir les tensions sociales en expression politique organisée. Les politiques publiques peuvent gagner en efficacité managériale sans parvenir à proposer un horizon collectif. Pour Luc Rouban, cette dissociation nourrit la défiance et rend plus probable le passage à des formes de confrontation dispersées. En s’appuyant sur les enquêtes du Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF et sur une comparaison européenne, il appelle ainsi à des réformes de fond : seules elles pourraient enrayer l’aggravation de la violence.
Essai de Luc Rouban, aux éditions Éditions de l’Aube. Prix : 12,90 €.