
Jean et Otto, un homme de presse français et un jeune francophile allemand, se battent pour la paix en Europe. La fille de Jean, Corinne, démarre une brillante carrière d'actrice de cinéma. Malheureusement, la guerre éclate et la France est occupée. Les deux amis ont un rôle majeur dans cette nouvelle France. Jean trouve la stature d'un grand patron de presse, ardent promoteur de la Collaboration avec l'occupant, tandis qu'Otto devient l'ambassadeur du Reich à Paris.
Xavier Giannoli : Le point de départ vient de la rencontre de plusieurs destins historiques. En travaillant sur cette période, je me suis intéressé à la figure de Jean Luchaire, journaliste et directeur de presse qui s’est compromis dans la collaboration, ainsi qu’à celle de sa fille Corinne, jeune actrice dont la trajectoire a été profondément marquée par cette histoire. Très vite, le personnage d’Otto Abetz, ambassadeur du Reich à Paris, s’est imposé comme une troisième figure essentielle. D’un point de vue romanesque, la croisée de ces trois destins offrait une matière dramatique très forte et le film s’est construit à partir de cette constellation de personnages, chacun pris dans les contradictions de son époque.
L’écriture s’est appuyée sur un travail de documentation important. J’ai consulté des archives, des biographies et des témoignages, et je me suis entouré d’historiens pour essayer de comprendre le contexte de cette période. En faisant mes recherches, j’ai croisé l’historien Pascal Ory et je lui ai dit que je voulais lui poser quelques questions, pour une raison simple : « On ne me pardonnera pas si je dis le moindre mensonge. » Ce à quoi il m’avait répondu : « Pardon, mais on ne vous pardonnera pas si vous dites la vérité… » Il était important pour moi de me confronter à la réalité historique, d’être le plus fidèle possible. Mais je ne suis pas historien. J’ai souvent parlé d’un travail qui relève d’une forme de « journalisme historique » orienté vers un projet romanesque. Il s’agit de s’approcher au plus près des faits et des situations, mais en les inscrivant dans une construction narrative et dans des trajectoires de personnages. Cette recherche documentaire permet d’ancrer le récit dans une époque précise tout en laissant au cinéma la liberté d’explorer les dimensions humaines et dramatiques de ces événements.
Ce qui m’intéressait, ce n’était pas de faire un film sur « la collaboration » au sens abstrait. Il n’y a pas une seule collaboration, mais des collaborations, avec des motivations et des parcours très différents. Le cinéma me semble particulièrement apte à raconter ces situations à travers des individus. En suivant le parcours d’un personnage, on peut comprendre comment une époque agit sur lui et comment, en retour, il agit sur cette époque. C’est une approche que l’on retrouve dans le grand roman du XIXe siècle : observer la manière dont un destin individuel se construit dans un moment historique donné. Dans le cas de Jean Luchaire, ce qui m’a frappé, c’est le contraste entre les valeurs qu’il défend au départ – pacifistes et humanistes – et la manière dont il finit par se compromettre. Ce qui m’intéresse n’est pas de juger a posteriori, mais de comprendre les mécanismes qui peuvent conduire quelqu’un à renier ses propres convictions. Comment un homme peut-il glisser progressivement vers des positions qu’il n’aurait peut-être pas imaginées au départ ? Ce sont ces processus de dérive morale qui constituent la matière dramatique du film.
Oui, très clairement. Nous avons aujourd’hui une connaissance historique beaucoup plus précise de cette période que ceux qui l’ont vécue. Mais les individus qui prennent des décisions à ce moment-là ne disposent pas de ce recul. Ils agissent dans un contexte d’incertitude, de pression et de chaos politique. Ce qui m’intéressait était d’explorer cette complexité, sans complaisance mais sans simplification non plus. Le cinéma, comme la littérature, permet d’aborder cette part d’ambiguïté. Il peut montrer comment des individus, parfois animés d’intentions sincères ou d’idéaux, peuvent progressivement se retrouver pris dans des logiques de compromission. Évidemment, cela ne signifie pas que tout se vaut, ni que les responsabilités disparaissent. Mais il me semble important d’essayer de restituer la complexité humaine de ces trajectoires.
Drame historique de Xavier Giannoli. 4,3 étoiles AlloCiné.