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Le Pays d'Arto


Céline arrive pour la première fois en Arménie afin de régulariser la mort d’Arto, son mari. Elle découvre qu’il lui a menti, qu’il a fait la guerre, usurpé son identité, et que ses anciens amis le tiennent pour un déserteur. Commence pour elle un nouveau voyage, à la rencontre du passé d'Arto : invalides des combats de 2020, vétérans de guerre, hantises d’une guerre qui n’en finit jamais. Une femme court après un fantôme. Comment faire pour l’enterrer ? Peut-on sauver les morts ?

Entretien avec la réalisatrice Tamara Stepanyan

Comment sont nés ces personnages et ce désir de fiction ?

Il y a une dizaine d’années, alors que je me trouvais dans un petit village arménien au milieu d’un paysage dépouillé, avec mon co-scénariste Jean-Christophe Ferrari, une image m’est apparue : celle d’une femme en deuil, une française qui avait perdu son mari et qui avait besoin de se rendre en Arménie pour comprendre qui il était vraiment. Il était pour moi évident que l’époux de cette femme avait été un soldat arménien, car depuis longtemps je m’intéresse aux traumatismes causés par la guerre.

L’Arménie a connu beaucoup de tragédies et je crois que nous, les Arméniens, nourrissons inconsciemment le besoin d’en parler. C’est ainsi qu’est né le personnage d’Arto, ancien combattant de la guerre du Haut-Karabagh, cette région que l’Azerbaïdjan a fini par envahir en 2023 entraînant l’exode forcé de cent vingt mille Arméniens, soit l’entièreté de la population qui y vivait. Ce fut le point de départ de la coécriture de ce film.

Je viens du documentaire. J’ai fait mes études de cinéma au Liban, où j’ai tourné plusieurs courts-métrages. Puis j’ai été formée au documentaire à la National Film School of Denmark. J’ai réalisé quatre documentaires dans lesquels j’ai exploré, sous différents angles, les blessures de mon pays (Braises, Ceux du rivage, Village de femmes, Mes Fantômes arméniens).

Le processus de réalisation de ces films documentaires fut comme un travail préparatoire pour un film de fiction. Le désir de fiction a mûri en moi jusqu’à se manifester de cette façon, ce jour-là, au milieu de ce paysage.

Vous semblez soucieuse de filmer la matière - le papier, le métal, les décombres… - et les éléments - la terre, la mer, le feu, et l’air avec les drones. Est-ce une manière de faire sentir que Céline rencontre le réel en Arménie ?

Je me dirige spontanément vers l’organique, la matière. Faire du cinéma suppose d’avoir un rapport concret aux choses. Les cinéastes que j’aime filment la concrétude des choses et de la terre (Nuri Bilge Ceylan, Jia Zhang-ke, Abbas Kiarostami, Hou Hsiao-hsien, Sergueï Paradjanov).

Et puis, l’Arménie est une terre qui, malgré les ruines, malgré les morts, malgré les fantômes, ne cesse de renaître et de rééclore. Avec une vivacité qu’on retrouve dans les couleurs, les rythmes, le comportement des habitants et leur rapport à la terre, à la musique, aux fleurs, à la nourriture. C’est pourquoi il nous fallait tourner au printemps, pour qu’on sente la vie qui cohabite avec la destruction et la mort.

Entretien avec l'actrice Camille Cottin 

Qu’est-ce qui vous a séduite à la lecture de ce scénario ?

J’ai été très touchée par Tamara, par sa parole, son regard sur sa terre natale, son histoire, et par l’un de ses documentaires, Le Village des femmes, que j’ai trouvé très sensible. J’ai senti à quel point elle désirait tourner Le Pays d’Arto, son désir était viscéral. En tant qu’actrice, devenir complice d’un ou d’une cinéaste et d’être au plus près de ses émotions m’importe beaucoup. Je voyais aussi dans ce film un beau portrait de femme confrontée à l’altérité. Et la perspective de ce voyage en Arménie m’animait. J’avais envie de découvrir ces paysages, ces habitants, et de comprendre les problématiques géopolitiques de ce pays à travers cette rencontre entre deux femmes que tout oppose a priori.

Comment êtes-vous sortie de ce tournage ? Qu’a fait bouger ce film en vous ?

J’étais sensible à tout ce que je découvrais. Le tournage a duré huit semaines et je suis restée tout ce temps comme en immersion, sans rentrer en France. L’équipe arménienne était investie, formidable. Cela faisait vraiment sens pour nous tous que cette histoire se raconte de cette façon.

Drame de Tamara Stepanyan, noté 4 étoiles sur AlloCiné.

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