
A pied d’œuvre est un film poignant qui explore avec justesse et pudeur le prix de la liberté artistique et la réalité brutale de la précarité. Adapté du roman autobiographique de Franck Courtès publié en 2023 , le long-métrage suit le parcours de Paul Marquet, un photographe à succès qui décide de tout abandonner pour se consacrer exclusivement à l’écriture.
Confronté à la pauvreté et au déclassement social, il devient un « invisible » aux yeux de ses clients, enchaînant les petits boulots via des plateformes de services pour survivre tout en poursuivant sa quête littéraire. À travers ce portrait, le film interroge profondément notre société : l’art est-il une simple industrie de divertissement ou la part la plus belle de notre humanité?
C'est la deuxième fois que je puise dans la littérature contemporaine, et ce récit m'a permis de renouveler mon système d'écriture. Quand j'ai lu le livre, je m'y suis totalement identifiée. Mon grand-père et mon arrière-grand-père étaient des artistes qui ont vécu dans une extrême pauvreté, et mon propre père craignait que je finisse « clocharde » en devenant actrice. Ce film était une manière de conjurer ces angoisses et d'aborder la dureté de notre époque, notamment l'ubérisation du travail où l'on est constamment noté et jugé.
C'est mon premier héros masculin central. Paul n'est pas dans une recherche de puissance ; il vit un déclassement mais organise sa propre transmutation. Il dérange car il refuse d'être là où la société l'attend : un homme qui gagne de l'argent. Ce que les gens jalousent ou craignent chez lui, c'est sa liberté incontrôlable.
C'était toute la difficulté : l'artiste transcende le réel devant son écran, mais je ne pouvais pas me limiter à des scènes d'écriture. On voit donc Paul comme un observateur chez ses clients. Le film utilise également la voix off pour faire entendre le texte original de Franck Courtès, que je trouve magnifique.
J'accepte un rôle s'il me touche dans son humanité. Paul est un homme qui décide de décroître socialement pour son art, ce qui porte une dimension politique forte. Pour l'incarner, j'ai dû « retirer » des choses, ne pas chercher le spectaculaire pour être au plus près de son essence.
Paul est quelqu'un qui parle calmement, à l'instar de Franck Courtès, l'auteur du livre. Je l'ai d'ailleurs rencontré et j'ai vu que sa bonhomie n'était pas truquée. Si Paul est courtois, ce n'est pas pour manipuler les autres, mais pour rester au plus près de lui-même malgré la brutalité du monde dans lequel il tente de survivre. Ce qui est fort, c'est qu'il ne juge jamais : il ne dit pas « quel monde de merde ! », il se contente de le décrire. J'ai aimé cette idée d'un homme qui reste digne et observateur, même quand il devient socialement invisible.
Valérie m'a demandé de perdre du poids, alors que j'en avais pris beaucoup pour un film précédent. Sur le tournage, j'ai réellement porté des sacs lourds et découvert, en même temps que mon personnage, les travaux de manœuvre. Cette maladresse initiale qui se transforme en habitude a aidé à aligner mon jeu sur le parcours de Paul.
Un film de Valérie Donzelli, 4 étoiles AlloCiné.