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 Le cri des gardes


Un vaste chantier de travaux publics en Afrique de l’Ouest. Horn, le patron, et Cal, un jeune ingénieur, partagent une habitation provisoire derrière les doubles grilles de l’enceinte réservée aux blancs. Leone, future épouse de Horn, arrive d’Europe le soir même où un homme qui s’est introduit par effraction surgit derrière les grilles. Il s’appelle Alboury. Il ne quittera pas les lieux tant qu’on ne lui aura pas rendu le corps de son frère, mort sur le chantier.

Conversation avec Claire Denis, réalisatrice du film

Quelle était l’ambiance sur le tournage ?

Isaach veillait sur le film. Il était comme un gardien du projet, en tant que frère de Koltès. Matt et Isaach se connaissaient déjà bien et répétaient ensemble durant la journée. Mia et Tom se sont tout de suite bien entendus.

Nous étions tous logés dans le même petit hôtel, où nous nous croisions tout le temps. C’était un bon quatuor qui formait une équipe à côté de la nôtre. Ils venaient tous les jours sur le plateau aux mêmes horaires, y compris lorsqu’ils ne tournaient pas. Rien n’échappait aux uns et aux autres.

C’était la même chose avec les techniciens français et les techniciens sénégalais. Je pense que les techniciens sénégalais ont aimé faire ce film. L’histoire leur plaisait beaucoup. Cette réunion a été formidable.

Quelle est votre relation avec la pièce de Bernard-Marie Koltès Combat de nègre et de chiens et quand avez-vous décidé de l’adapter au cinéma ?

J’allais à Nanterre aux représentations théâtrales des Amandiers, comme tout le monde à l’époque. J’avais rencontré Isaach De Bankolé et j’écrivais mon premier scénario, Chocolat, en pensant à lui. Il interprétait le rôle d’un domestique qui travaille chez des Blancs. Il n’y avait pas beaucoup de dialogues et je savais que sa présence presque muette, lucide, serait le point juste du film, celui de la justice.

Aller à Nanterre, c’était pour voir les pièces, mais aussi pour y croiser Isaach, qui était l’ami de Bernard-Marie Koltès — devrais-je dire le frère puisque c’est comme cela qu’ils s’appelaient. On ne pouvait pas toucher à ce qui les reliait. C’était plus que de la fraternité. C’était quelque chose de très solide qui les isolait un peu. J’ai connu Bernard-Marie Koltès aux côtés d’Isaach. Je trouvais ses pièces magnifiques et beaucoup plus familières pour moi que d’autres pièces contemporaines. Combat de nègre et de chiens me parlait profondément, par rapport à mon enfance en Afrique.

Quand j’ai réalisé mon premier film Chocolat, Isaach avait invité Bernard-Marie Koltès sur le tournage au Cameroun. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il était malade, sans qu’il ne parle jamais de cette maladie qui le rongeait déjà : le sida. Après la sortie du film, ma relation avec Isaach et Bernard-Marie Koltès a perduré.

Quand j’ai obtenu une bourse de la Villa Médicis pour travailler au Portugal sur un projet de film sur le trafic de l’ivoire, Michel Piccoli m’a ordonné d’emmener Bernard-Marie Koltès avec moi. Il avait déjà des grands moments d’absence et son état de santé s’aggravait vite. Il s’est mis à penser que je ne travaillais pas sur un scénario mais que je tournais Combat de nègre et de chiens. Je ne l’ai pas contredit. Son frère et sa mère sont venus pour le ramener à Paris et il est mort dix jours plus tard. Même à l’hôpital, il me disait qu’il fallait vraiment que je termine le film. Je n’ai jamais osé dire non.

Pendant longtemps, j’ai lutté contre l’idée de faire ce film parce que j’avais très peur. J’avais vu la mise en scène de Patrice Chéreau, avec le regret qu’Isaach ne joue pas le rôle d’Alboury. Petit à petit, je me suis persuadée que je devais répondre à ce souhait de Bernard-Marie.

Pourquoi avez-vous décidé de tourner le film en anglais ?

Bernard a fait un séjour au Nigeria, plus ou moins bien accueilli dans un chantier. Au Nigeria, au Ghana, à l’ouest du Cameroun, on se parle anglais entre blancs et noirs. Et je trouve que la politesse est plus audible en anglais. Je parle de cette politesse excessive qui accentue la distance et se moque. « Sir », ça claque comme une petite gifle, plus que « Monsieur » je crois.

J’aurais aimé tourner au Nigeria ou au Cameroun, mais c’était devenu impossible pour nous. Mais j’ai gardé l’anglais pour me rapprocher de tout ce que j’avais imaginé avant de devoir changer de pays. Dans le film, le personnage interprété par Isaach De Bankolé parle en langue yoruba avec les gardes. C’est une langue assez répandue en Afrique de l’Ouest, en Côte d’Ivoire, au Nigeria par exemple. C’est la langue maternelle d’Isaach.

Un drame de Claire Denis. Noté 3,4 étoiles sur AlloCiné.

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