
À Los Angeles, un maître artisan aveugle de naissance, admiré pour la beauté des sceaux qu’il grave, vit reclus avec son fils unique. Mais cette paix vole en éclats lorsque les ossements de sa femme, disparue quarante ans plus tôt, sont découverts. Son fils entreprend alors de mener l’enquête sur ce passé. Cette quête de vérité va dévoiler de lourds secrets, de ceux qui touchent à la laideur humaine.
The Ugly, le nouveau film du réalisateur Yeon Sang-ho, plonge le spectateur dans une intrigue où se mêlent enquête policière, drame familial et réflexion sociale. Connu pour sonder les tréfonds les plus sombres de la nature humaine en dépassant les frontières des genres et des formats – de The King of Pigs à The Fake, en passant par Dernier train pour Busan – Yeon Sang-ho revient avec un récit qui s’inscrit pleinement dans son univers cinématographique, parfois désigné par la presse locale comme le « YEON-verse ».
Après avoir exploré la violence scolaire, les meurtres en série, le mythe du zombie ou encore l’emprise religieuse, Yeon Sang-ho s’attache ici aux notions de beauté et de laideur, de croyance et de doute. Le film met également en lumière les préjugés hérités du « miracle économique » de la Corée du Sud des années 1970, revisité en flashback.
Le film a été sélectionné à la 50ᵉ édition du Festival international du film de Toronto (TIFF), où il a été projeté en avant-première mondiale dans la prestigieuse section Special Presentations, berceau de films sud-coréens reconnus comme Mademoiselle ou Decision to Leave de Park Chan-Wook, contribuant à renforcer leur visibilité internationale.
À l’origine de The Ugly, il y a le désir de fabriquer un film qui fasse allégorie d’un moment clé de l’histoire contemporaine de la Corée du Sud. J’ai souhaité m’attarder sur ces années 1970, profondément marquées par une idée centrale : la « croissance » devenue presque obsessionnelle dans son influence sur la société.
C’est ainsi qu’est né le personnage du père, Im Yeong-gyu, qui, malgré sa cécité, est parvenu à se faire un nom dans le domaine des arts visuels. La manière dont il a surmonté son handicap l’élève au rang de figure symbolique de cette époque de fort développement économique.
À l’inverse, j’ai imaginé la mère, Jung Young-hee, comme un agent révélateur. Elle est victime de la haine et des préjugés qui accompagnent cette période de prospérité, dissimulés sous un récit national qui n’a que les mots « réussite », « succès » et « rendement » à la bouche.
L’histoire a véritablement pris forme avec le fils de ces deux personnages, Im Dong-hwan, qui tente de percer le mystère entourant le décès de sa mère – un événement gardé sous silence pendant plus de quarante ans.
En définitive, The Ugly est l’histoire d’un visage que nous avons collectivement choisi d’effacer. C’est un miroir qui est tendu à tous ceux qui ont vécu et profité du faste de cette époque. J’espère que cette figure, qui traverse immanquablement le film, laissera une impression durable et saura susciter le questionnement chez celles et ceux qui la découvriront.
The Ugly se déroule en partie dans une Corée du Sud en pleine mutation, le pays basculant dans une croissance fulgurante au début des années 1970. Portée par une industrialisation accélérée et une politique volontariste tournée vers l’exportation, la nation se transforme : les usines se multiplient, les villages deviennent des villes, et l’équilibre traditionnel entre agriculture et industrie se rompt.
Cette modernisation, incarnée par des groupes, a aussi ses revers : conditions de travail rudes, inégalités sociales et fractures humaines. Artisan d’un savoir-faire ancien, Im Yeong-gyu représente une Corée encore attachée à la précision manuelle, progressivement marginalisée par la mécanisation et l’essor des industries lourdes.
À l’opposé, les personnages liés au monde ouvrier – comme Jung Young-hee, employée dans une usine textile – incarnent la main-d’œuvre essentielle à ce « miracle économique ». Dans les ateliers bruyants où se fabriquent les biens exportés, les travailleuses vivent l’envers de la modernisation : horaires interminables, salaires faibles, travail invisible mais indispensable à l’essor du pays.
Le film montre comment la Corée des années 70, tout en devenant une puissance industrielle, s’est appuyée sur cette économie de l’effort et du sacrifice. Le film révèle les contradictions d’une époque : une prospérité spectaculaire, mais obtenue au prix d’injustices, de marginalisation et de vies brisées.
Un drame de Sang-Ho Yeon. Noté 3,4 étoiles sur AlloCiné.