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Making of


Simon, réalisateur aguerri, débute le tournage d’un film racontant le combat d’ouvriers pour sauver leur usine. Mais entre les magouilles de son producteur, des acteurs égocentriques et des techniciens à cran, il est vite dépassé par les événements.
Abandonné par ses financiers, Simon doit affronter un conflit social avec sa propre équipe.
Dans ce tournage infernal, son seul allié est le jeune figurant à qui il a confié la réalisation du making of.


Entretien avec le réalisateur, Cédric Kahn


Making of reprend une trame classique du cinéma : le film sur un tournage de film. Caressiez-vous cette idée depuis longtemps ?

Cela faisait très longtemps que je voulais parler de cinéma. C’est un milieu que j’ai eu l’occasion et le temps d’observer et j’y observe des choses, des situations un peu folles qui se produisent au nom de la création. Ça a d’ailleurs commencé très tôt, dès que j’étais stagiaire. Et ce que je pensais quand j’avais 20 ans, je le pense toujours : ce sont toujours les mêmes choses qui me heurtent et qui m’émerveillent. En ce sens, Making of est un projet ancien, car cela faisait longtemps que je voulais donner ma version de ce milieu. Ce n’est pas un film sur le cinéma en tant qu’objet d’art ou de fantasme mais sur le cinéma en tant que travail. Cette distinction est très importante pour moi. Et beaucoup de choses que je raconte dans ce film pourraient sûrement se transposer ailleurs. Le cinéma est un microcosme social comme un autre et les rapports de classe qui s’y exercent, y sont similaires.

Le film est en effet très drôle par endroits, mais aussi grave, dramatique, à d’autres endroits.

Ce qui est amusant, c’est ce tournage catastrophe qui part en sucette et les conflits que ça engendre. Mais c’est vrai que trois éléments plus graves viennent s’y greffer. D’abord, l’analogie avec l’histoire des ouvriers qui défendent leur usine ; ensuite, la dépression professionnelle et intime du réalisateur, très isolé au milieu de ce bordel ; et enfin l’histoire du petit jeune qui habite dans la cité à côté du tournage, qui n’est pas un « fils de », qui ne connaît personne dans le cinéma, et qui va s’engouffrer dans une brèche pour essayer de vivre son rêve. Ce troisième aspect du récit n’est pas comique mais il est très positif.

Il y a un parallèle fort entre les ouvriers en grève et l’équipe qui menace d’arrêter le tournage.

C’est le point de départ et la tension intellectuelle dans laquelle ça mettait le réalisateur qui m’intéressait : un cinéaste faisant un film dénonçant la violence faite à des ouvriers et devant à son tour mal traiter économiquement ses techniciens en tant que patron d’un tournage. Ce vertige-là…Quand on est pris en tenaille entre ses ambitions et ses principes, ça nous est tous arrivé. Un collègue cinéaste m’a dit « ton film, ce n’est pas une comédie, c’est un film d’horreur ! ». Les financiers qui retirent leur argent, les distributeurs qui veulent te faire changer la fin de ton scénario, la star qui prend le pouvoir, les techniciens qui se mettent en grève, ta femme qui te quitte… Tout réunit en seul tournage. 

Le film comporte pas mal de scène de discussions et d’affrontements, mais ce n’est jamais manichéen, vous semblez donner leur chance à chaque personnage, même aux financiers du film dans le film qui veulent imposer une fin optimiste.

J’y tenais beaucoup. Le discours de chacun devait être recevable. Les financiers qui tiennent un discours tourné vers le grand public face à un cinéaste défendant une certaine radicalité quitte à perdre les spectateurs. Dans le fond, tout le monde a raison. C’est ce genre de contradictions qui est intéressant à montrer. Si j’avais montré un gentil réalisateur aux prises avec des méchants producteurs, ça n’aurait eu aucun intérêt. Pareil dans la grande scène d’engueulade entre la directrice de production et les techniciens, je comprends parfaitement ces derniers. Le machino qui gueule « je me pète le dos, on ne me demande jamais mon avis artistique sur rien, arrêtez de me parler de sacrifices financiers au nom de l’art », ou l’ingénieur du son qui dit au réalisateur « ce que tu nous fais, c’est aussi violent que ce que tu dénonces dans ton film », ils ont raison. Et la cantinière qui dit au contraire « je me suis sacrifiée pour faire ce métier, peu importe l’argent, on a de la chance d’être là, on est des artistes », est très convaincante aussi… C’est cette cohabitation de points de vue et de réalités qui m’intéressait, comme une mini société.

On sent que vous avez mis autant de soin à faire le film dans le film que le film lui-même. En témoigne la séquence d’ouverture.

Je voulais vraiment qu’en voyant le film dans le film, on ait l’impression de voir des extraits d’un film qui aurait pu exister, que les scènes des ouvriers soient des séquences montées, abouties, pas des bouts de rushes.

Comédie de Cédric Kahn. Propos reccueilli par André-Paul Ricci, Tony Arnoux, Pablo Garcia-Fons. 3,2 étoiles Allociné.

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