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Le colibri


La vie de Marco Carrera, surnommé « le colibri », une existence faite d’amour absolu, de pertes et de coïncidences. 

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Entretien avec la réalisatrice, Francesca Archibugi

Pourquoi avoir choisi d’adapter ce livre en particulier ? Avez-vous appréhendé le fait de transposer au cinéma une histoire primée (en l’occurrence ici, par le prestigieux Prix Strega) ? 
Je suis amie avec Sandro Veronesi depuis plusieurs années, avant même qu’il ne devienne écrivain et que je devienne réalisatrice. J’ai une grande affection pour lui, et j’étais forcément un peu anxieuse à l’idée d’adapter ce livre que j’aime beaucoup, je ne voulais pas le décevoir. Sur ce film, je n’ai travaillé qu’avec des personnes de grande qualité : Domenico Procacci et Anne-Dominique Toussaint à la production, Sandro Veronesi lui-même, les acteurs, et tant d’autres... Tous savaient et respectaient le fait qu’un réalisateur doit être libre de ses mouvements. Avec mon co-auteur et collaborateur Francesco Piccolo, nous nous sommes sentis libres de faire ce que nous voulions. Bien sûr, tout le monde voulait que le film soit une réussite, mais la liberté d’action était totale. 
Je voulais faire un film familial, mais pas de façon opportuniste, et Bérénice Bejo s’est très vite intégrée dans cette famille. Sa personnalité intense et sa volonté de jouer en italien m’a beaucoup plu, a été une expérience enrichissante.

Le personnage du psychanalyste (joué par Nanni Moretti) agit comme un accélérateur de fiction, un oracle presque : Marco passe de docteur à patient, d’enfant à adulte, et il doit enfin se sortir du passé qui l’accable... 
En effet, j’avais envie de faire de ce personnage un deus ex-machina antique. Il prend en charge la vie de Marco et dans le même temps Marco déteint sur lui de la même manière. Il a bien sûr des traits métaphysiques – cela ne veut pas dire qu’il n’est pas réaliste, mais il évolue un peu au-dessus, dans ce destin qui nous gouverne et qui nous empêche d’avoir toujours les mains libres. Et pour ce rôle, le choix de Nanni Moretti était tout trouvé. Il porte en lui ce doute fondamental. J’ai pensé à lui tout de suite, j’avais confiance en mon choix même sur le papier : il a réussi à donner à son personnage une autorité, une force et une fragilité totales. Par ailleurs, je l’aime beaucoup, il m’a baptisée dans le milieu en récompensant mon premier film... Il n’y a pas beaucoup de réalisateurs dont je ne rate aucun film – Nanni en fait partie.

Le film a un lien fort avec la France : Luisa est moitié française, Marco se rend souvent à Paris, il y a même un morceau de Vanessa Paradis... Par ailleurs, quand Marco attend Luisa, c’est sur l’île Saint-Louis, place Louis Aragon. Il y a là tout un héritage, inconscient ou non, au romantisme des surréalistes...
Nous ne l’avons pas fait exprès, mais quand j’ai vu que la place portait son nom, je me suis dit « On y revient toujours » ! Je cherchais un lieu iconique, reconnaissable et romantique, mais presque en dehors du chaos touristique. Il n’y a jamais personne sur cette place, c’est un enchantement étrange, en plein centre mais en-dehors du monde : c’était un paysage mental idoine pour Marco, qui meurt d’être vu par Luisa mais rêve d’être invisible. Paris a beaucoup de lieux magiques, qui ne sont pas des lieux de carte postale, ou alors, des lieux derrière la carte postale !

La dernière scène du film, en 2030, représente Marco entouré des siens – vus comme des fantômes et lui qui choisit de se donner médicalement la mort. C’est un acte politique fort, vis-à-vis de la société et du public, de montrer frontalement une scène d’euthanasie dans laquelle émane une réelle harmonie ? 
Je suis contente que vous disiez cela : j’ai justement voulu réaliser une scène subversive et douce. En 2023, pour mourir, on doit se tirer une balle dans la tête ou se jeter par la fenêtre, en somme, choisir toujours la voie de la violence. J’espère qu’en 2030, on pourra mourir entouré des siens, en toute connaissance de cause, grâce à une injection indolore. Il y a la douceur du désir dans l’acte de, Marco de choisir de partir. Je ne suis pas croyante, je ne crois pas à la réincarnation ou au jugement dernier, mais je sais qu’une vie qui continue sans son propre consentement, c’est un terrible tourment. J’espère que les choses changeront, et que cette scène, en 2030, ne sera pas de la science-fiction.

Quels sont vos projets futurs ? 
Je viens de finir de tourner La Storia, adaptée du livre d’Elsa Morante, pour la télévision. En Italie, c’est un livre très important, je l’ai lu quelques années après sa sortie quand le tumulte médiatique était retombé. Il m’a appris ce qu’était « raconter » et pourquoi le faire. Cette intrication entre la grande Histoire et la petite, le rapport entre les personnages et le destin... C’est un très beau livre, et j’étais très anxieuse à l’idée de l’adapter, mais j’ai été aidée par des acteurs exceptionnels. Comme Le Colibri, j’ai ressenti une grande pression à l’idée d’adapter un livre aussi beau et reconnu, mais il faut bien que les œuvres littéraires vivent aussi, sinon elles deviennent une simple illustration et meurent de leur belle mort.

Drame de Francesca Archibugi. 1 nomination au Festival du Cinéma et Musique de la Baule 2023 (édition 9).  3 étoiles sur AlloCiné.

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