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Les amours d'Anais


Anaïs a trente ans et pas assez d’argent. Elle a un amoureux qu’elle n’est plus sûre d’aimer. Elle rencontre Daniel, à qui tout de suite elle plaît. Mais Daniel vit avec Emilie… qui plaît aussi à Anaïs. C’est l’histoire d’une jeune femme qui s’agite.  Et c’est aussi l’histoire d’un grand désir.

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Entretien avec la réalisatrice, Charline Bourgeois-Tacquet

Qui êtes-vous Charline Bourgeois-Tacquet ?
Question impossible ! Je suis née il y a trente-cinq ans dans une petite ville au bord de la mer. Mais pour ce qui nous intéresse, le moment crucial c’est ma découverte à quatorze ans d’Isabelle Huppert au théâtre, dans Médée. Une déflagration. Je me suis dit que c’était ça que je voulais faire moi aussi, être actrice, et je me suis mise à regarder tous les films dans lesquels elle avait joué. C’est un peu comme ça que je suis devenue cinéphile. En arrivant à Paris, j’ai voulu tout faire en même temps : j’étais en hypokhâgne, puis en khâgne, je prenais des cours de théâtre… Comme j’adorais vraiment la littérature, j’ai poursuivi mes études à la Sorbonne où j’ai fait un mémoire sur les réécritures de Racine par Duras. Ensuite et un peu par hasard, j’ai travaillé dans l’édition, chez Grasset. Mais vers vingt-cinq ou vingt-six ans j’ai compris que pour le cinéma, il commençait à y avoir urgence, et j’ai tout quitté du jour au lendemain. Je me suis mise à écrire des scénarios de courts métrages dans mon coin, jusqu’au jour où l’on m’a adressée au producteur Philippe Carcassonne qui les a trouvés bons et m’a conseillé de les réaliser moi-même. Voilà… J’ai donc commencé par des films autoproduits, très artisanaux, dans lesquels je jouais, et cela m’a beaucoup appris.

Vous tournez donc Joujou, une fantaisie autoproduite, puis Pauline asservie, un court métrage qui sera présenté en 2018 à la Semaine de la critique du festival de Cannes, où il remporte un vif succès. Les Amours d’Anaïs, c’est la suite de Pauline ?Disons que cette Anaïs pourrait être une cousine de Pauline… Le lien entre les deux personnages vient aussi du fait qu’ils sont interprétés par la même actrice, Anaïs Demoustier. En vérité, Anaïs (la vraie) et moi nous étions tellement amusées avec Pauline que nous avons eu envie de poursuivre notre collaboration, et j’ai écrit le scénario des Amours en pensant constamment à elle. Mais le personnage d’Anaïs (la fictive) est moins totalement comique que celui de Pauline. Certes, elle parle beaucoup, et vite, sans toujours faire cas de son interlocuteur ou des questions qu’on lui pose : j’ai travaillé les excès du personnage, poussé les curseurs, ce qui est clairement un trait de comédie. Mais Anaïs a une profondeur que Pauline n’avait pas.

Comment définiriez-vous le caractère de votre Anaïs ?
C’est une jeune femme qui suit ses pulsions et ses impulsions. Elle vit dans le présent, sans se poser de questions, sans se projeter. On pourrait croire que cela fait d’elle une égoïste, mais selon moi c’est simplement une fille qui a une forte conscience de la fragilité de la vie, et qui a décidé de saisir toutes les occasions d’être heureuse. J’aime sa vitalité, sa hardiesse. La clé du personnage, c’est sa capacité à suivre son désir. C’est aussi une jeune femme qui s’agite, un personnage en perpétuel mouvement. Son amoureux Raoul la traite de « bulldozer » et c’est vrai que son côté « battante » peut avoir quelque chose de violent pour son entourage. Mais qu’il s’agisse de son avortement ou de la maladie de sa mère, elle ne s’apitoie pas davantage sur son sort que sur celui des autres. Elle va de l’avant, sans jamais s’arrêter, car c’est sa manière de survivre, de faire face à l’adversité. Si elle prenait le temps de réfléchir, d’observer ce qui lui arrive, elle s’effondrerait.

Anaïs a trente ans : le plus bel âge de la vie ?
Je ne dirais pas cela ! La trentaine est un âge très angoissant. Vous vous trouvez soudain à une sorte de carrefour des possibles, et vous n’avez pas intérêt à rater le virage… C’est le moment où il faut faire tous les choix décisifs : quel métier ? Quelle vie amoureuse, voire conjugale ? Avec ou sans enfant ? Si vous êtes une femme, vous avez dix ans pour tout construire en même temps, car après c’est trop tard… J’ai beaucoup de mal avec la figure un peu héroïsée de la femme « moderne » qui s’accomplirait dans un métier valorisant, avec un compagnon idéal et des enfants formidables. Franchement, ça me paraît invraisemblable, et complètement inatteignable. A l’opposé de ça, j’ai voulu faire le portrait d’une jeune femme complexe, prise dans les difficultés matérielles et existentielles propres à son âge et à son temps. D’une jeune femme qui (se) cherche.

Pourquoi porte-t-elle ce prénom ?
Pour deux raisons. La première, c’est que je voulais un prénom qui ne soit pas marqué socialement. J’avais fait une liste de trois, parmi lesquels Anaïs. Lorsque j’ai su que le rôle serait pour Anaïs Demoustier, je n’ai plus hésité une seconde. On en arrive à la deuxième raison  : j’aime le brouillage du réel et de la fiction. Ce personnage s’appelle Anaïs comme il aurait pu s’appeler Charline. C’est elle sans être elle, c’est moi sans être moi, mais c’est indubitablement (et entre autres) un mélange d’elle et de moi !

Le mouvement est au cœur de votre mise en scène ?
Absolument. La plupart des indications de jeu que je donne aux actrices et aux acteurs sont des indications de déplacement et de rythme. Je fais beaucoup de plans-séquences, qui reposent toujours sur une chorégraphie très précise. C’est assez technique pour les acteurs, mais le but évidemment est que cela ne se sente pas du tout à l’image, et que tout semble d’une grande fluidité. Avec mon chef opérateur Noé Bach nous avions, pour ce film comme pour Pauline asservie, une grande référence : le travail d’Éric Gautier sur les premiers films d’Arnaud Desplechin, Olivier Assayas, Patrice Chéreau. C’est-à-dire de l’énergie, de la vitesse et du mouvement. Grâce au plan-séquence, la vie, l’énergie, ne sont pas tellement recréées après-coup, au montage : elles viennent des dialogues, du jeu, des déplacements – donc de l’intérieur des scènes. Un mot sur les dialogues justement. On dit souvent qu’au cinéma tout doit être exprimé par les seules images, mais je ne suis pas d’accord avec ça. Je pense que les dialogues peuvent tout à fait « commander » un film, lui donner son identité propre et guider sa mise en scène. Ainsi, la tendance d’Anaïs à la logorrhée donne d’emblée au film son côté tourbillonnant. La mise en scène s’appuie sur l’énergie de la langue et sur les déplacements de l’actrice, physiquement liés, pour moi, à sa parole. L’énergie de la parole, c’est aussi une énergie des corps.

Le rythme du montage est très endiablé…
Je déteste m’ennuyer au cinéma, et par conséquent j’ai la hantise d’ennuyer mes spectateurs. Avec ma monteuse, Chantal Hymans, on a mis au rebut beaucoup de scènes qui ralentissaient l’action. Dès le premier visionnage, on a coupé vingt minutes de film ! Je voulais que ça fonce. Ma référence absolue en la matière c’est Jean-Paul Rappeneau et notamment Le Sauvage. Il y a dans ce film une vivacité qui m’enchante. Plus ou moins consciemment, j’ai mis mes pas dans ses traces.

La filiation avec Rappeneau est frappante, oui. Et si je vous parle de Rohmer ?Lorsque j’ai appelé mon court métrage «  Pauline asservie » (même prénom et même nombre de syllabes que dans «  Pauline à la plage  ») c’était un clin d’œil à Rohmer, évidemment. Ma nuit chez Maud est un de mes films préférés au monde. Je me reconnais dans le rapport que Rohmer entretient à la langue et à la littérature. Et aussi dans l’importance qu’il accorde à l’amour, au désir, dans l’attention avec laquelle il observe le jeu des sentiments. Marivaux est notre parrain ! Mais je ne crois pas que Les Amours d’Anaïs soit un film rohmérien. En vérité, les films auxquels j’ai le plus pensé, ou même que j’ai revus pendant l’écriture du scénario sont César et Rosalie de Sautet, Loulou de Pialat, Comment je me suis disputé de Desplechin, Un château en Italie de Valeria Bruni Tedeschi et Manhattan de Woody Allen.

Comédie, romance de Charline Bourgeois-Tacquet. 1 nomination au Festival du Film Francophone d'Angoulême 2021 (Edition 14). 1 nomination à la Semaine Internationale de la critique 2021 (Edition 60). 1 nomination au Festival de Cannes 2021 (Edition 74). 3,7 étoiles sur AlloCiné.

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