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Le discours


Adrien est coincé. Coincé à un dîner de famille où papa ressort la même anecdote que d’habitude, maman ressert le sempiternel gigot et Sophie, sa sœur, écoute son futur mari comme s’il était Einstein. Alors il attend. Il attend que Sonia réponde à son sms, et mette fin à la « pause » qu’elle lui fait subir depuis un mois. Mais elle ne répond pas. Et pour couronner le tout, voilà que Ludo, son futur beau-frère, lui demande de faire un discours au mariage… Oh putain, il ne l’avait pas vu venir, celle-là ! L’angoisse d’Adrien vire à la panique. Mais si ce discours était finalement la meilleure chose qui puisse lui arriver ?

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Entretien avec le réalisateur Laurent Tirard et FabCaro l'auteur du roman

Vous connaissiez-vous avant ce film ?
L.T : Il y a deux/trois ans, j’ai lu Zaï Zaï Zaï Zaï, que j’ai adoré et, grâce à la magie des réseaux sociaux, j’ai pu contacter Fab juste pour lui dire que j’étais fan ! Je savais qu’il habitait dans la région de Montpellier, et un jour que j’étais dans le coin, je lui ai proposé de boire un café. Les droits de Zaï Zaï Zaï Zaï étaient déjà pris et, de toute manière, je n’aurais pas su comment l’adapter. Mais je me disais qu’un jour ou l’autre, nous allions travailler ensemble. Ce jour est arrivé à peine six mois plus tard, et ce n’est même pas Fab qui m’a prévenu qu’il sortait un roman ! Je me suis jeté dessus et j’ai senti qu’une musique s’en dégageait, qu’un film était possible. J’ai appelé Fab pour lui dire que je voulais l’adapter.

F.C : Et je lui ai dit que c’était inadaptable ! Un texte aussi introspectif allait être ennuyeux à l’écran. Tout se passe dans la tête d’Adrien et, en plus, tout tourne autour d’un repas.

L.T : Il m’a dit : « Mais, enfin, ça ne parle de rien ! » Alors que c’est tout le contraire : LE DISCOURS parle de tout.

Qu’est-ce qui vous excitait dans ce projet ?
L.T : Cela faisait un moment que je cherchais à faire un deuxième premier film : un film où je remettais les compteurs à zéro, où j’allais essayer des choses, prendre des risques, et dans une économie raisonnable de production, contrairement à des films « énormes » comme ASTÉRIX ET OBÉLIX : AU SERVICE DE SA MAJESTÉ. D’ailleurs, les gros distributeurs avec lesquels j’ai l’habitude de travailler sont restés perplexes devant le scénario du DISCOURS.

F.B : Tu ne me l’as jamais dit ! C’était sans doute pour ne pas me faire flipper !

L.T : Moi-même je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi difficile. Pourtant, ce n’est pas si loin de mon premier film, justement, MENSONGES ET TRAHISONS ET PLUS SI AFFINITÉS, dont tout le monde vantait l’originalité et me poussait à refaire un film similaire. Tout est finalement allé très vite avec Jean Labadie de Le Pacte qui a eu un véritable coup de cœur et a souhaité soutenir le projet avec beaucoup d’enthousiasme.

Comment s’est déroulée l’adaptation ?
L.T : Le livre n’est pas écrit de façon linéaire : la narration est chaotique puisqu’elle sort de la tête d’Adrien. Je voulais que le film soit pareil. Il fallait donc que je construise un récit tout aussi déstructuré mais qui soit cinématographique et pas littéraire. J’ai d’abord disséqué le roman de manière très méthodique, en résumant chaque moment sur des bristols. Puis j’ai mélangé les bristols en obéissant à mon instinct, en commençant, par exemple, par une anecdote qui est au milieu du bouquin, en sacrifiant aussi des moments que, pourtant, j’aimais… Généralement, je mets entre six et huit mois pour écrire un scénario, mais, cette fois, une fois mon puzzle de bristols composé sur mon mur, je l’ai écrit en deux mois seulement.

F.C : Nous parlions de l’adaptation régulièrement, même si nous étions d’accord, dès le début, pour que je lâche mon bébé. Non seulement je faisais une totale confiance à Laurent, mais j’aime aussi l’idée de ne plus revenir sur une œuvre, et de m’en remettre à la vision d’un autre. Au début, j’avoue que cela me paraissait abstrait, puis, à la lecture du scénario, j’ai visualisé tous les liens qu’il avait fait entre les scènes. J’étais impressionné. Il a su, par exemple, rendre certaines de mes références dans le roman nettement plus accessible à un large public. Dans le livre, lors d’une soirée costumée, Sonia, la fiancée d’Adrien, prétend être déguisée en chanteuse d’un groupe que personne ne connait à part moi. Chez Laurent, elle est déguisée en Barbara et cela fonctionne mieux. Je retrouvais mon texte mais j’adorais ses modifications, et ses idées de mise en scène comme ce pion du jeu Puissance 4 qui roule pour représenter l’enfance qui s’enfuie… Il y a une trouvaille de mise en scène dont j’ai été carrément jaloux en découvrant le film : les interprètes des Nations Unies qui, chacun, dans leur bocal, traduisent les échanges de la famille pendant le dîner.

L.T : Mais c’est dans le roman ! Une micro-phrase d’Adrien que, moi, j’ai tout de suite visualisée : le salon des parents avec des cabines de traducteurs de chaque côté. L’exercice était réjouissant : prendre une petite phrase qui a l’air anodine et la transposer littéralement en allant au bout du délire.

F.C : Sur le papier, j’aime aller loin, mais Laurent, lui, l’a fait visuellement. Quand je découvre certaines saynètes à l’écran, j’ai l’impression qu’elles sortent vraiment de ma tête.

L.T : Quand j’écris le film sur Molière, je lis tout Molière pour m’imprégner. Quand j’adapte LE PETIT NICOLAS, je me plonge pendant des mois dans les livres pour que l’esprit Sempé-Goscinny devienne une seconde nature. Et j’ai fait de même avec Fab : j’ai absolument tout lu pour me nourrir de son esprit, et de son écriture finalement très cinématographique.

Certains personnages sont-ils plus développés que dans le roman ?
F.C : À la lecture du scénario, en tous les cas, je les ai trouvés plus « incarnés » : il faut dire que le casting était déjà choisi et, ainsi, je pouvais mettre des visages sur le texte. Mais c’est vrai que Sophie, par exemple, est plutôt fadasse dans mon roman ! Elle n’est pas émouvante. C’est juste la sœur du héros. Laurent lui a donné une autre dimension, ainsi, évidemment, que le jeu de Julia Piaton. Quand j’ai vu le film, lors de la scène où Sophie se sent humiliée, j’ai même eu les larmes aux yeux.

L.T : C’est une constante dans mes films : je veux qu’on aime tous les personnages, qu’ils soient principaux ou secondaires. À la lecture du roman, je repérais, à chaque fois, de petites phrases - comme, justement, quand Adrien parle de son enfance avec sa sœur - dont j’étais certain qu’elles parleraient à tout un chacun, et rendraient les personnages attachants. J’ai juste tiré ces petits fils de tendresse, présents, en germes, dans le livre.

F.C : Dans le roman, l’amour d’Adrien pour sa famille est plus implicite, c’est vrai. Laurent est moins pudique que moi, en fait.

Comment avez-vous choisi ce casting ?
L.T : Avant tout, je devais trouver Adrien. C’était le plus compliqué, car certains lecteurs du roman, surtout des femmes, le trouvaient un peu agaçant. Trop ado attardé, trop égocentrique, et qui mériterait un coup de pied au cul !

F.C : Moi aussi, on m’a dit ça !

L.T : Il fallait donc que je fasse attention à cela à l’écriture mais, surtout, trouver, pour l’incarner, un acteur qui dégage un énorme potentiel de sympathie. De plus, ce rôle demandait une prestation magistrale : quasiment de tous les plans du film, il passe de monologues face caméra à dialogues réels et à voix off… Donc il fallait un acteur d’une trentaine d’années capable de faire ça ! J’avais adoré Benjamin Lavernhe dans LE SENS DE LA FÊTE d’Olivier Nakache et Eric Tolédano, je suis allé le voir jouer à la Comédie-Française, et je l’ai vu aussi dans « Un Entretien », le programme court de Canal +. Pour moi, c’était évident que c’était lui. Tellement évident que je n’imaginais plus le film sans lui. J’ai donc fait une chose qui ne se fait jamais : j’ai été le voir avec un scénario pas terminé. S’il aimait le ton, je le bloquais d’ores et déjà pour les dates de tournage !

Et il a accepté ce rôle en or…
L.T : Et ce défi fou et difficile. Ensemble, nous avons énormément réfléchi à la notion de distance avec le spectateur dans toutes les séquences en face caméra. Il fallait trouver la juste distance pour établir la complicité avec le spectateur. Nous avons fait beaucoup de lectures, pour trouver le ton juste, comme d’ailleurs, avec les autres comédiens.

Les autres comédiens, justement…
L.T : Ils ont tous répondu oui dans les 24h ! François Morel, en père d’Adrien, était une autre évidence. Guilaine Londez a un nom peu connu du grand public mais tout le monde reconnait immédiatement son visage. Pour moi, elle incarnait cette mère idéale à la fois un peu agaçante et pleine d’amour et d’humanité. Je ne sais pas qui j’aurais pris si cela n’avait pas été elle… Avec Julia Piaton et Kyan Khojandi, qui arrivent d’autres univers de cinéma et de comique, cette « famille » formait une parfaite dynamique. Et puis il y a Sara Giraudeau, avec son charme si singulier, et cette voix venue d’ailleurs. À la première lecture, elle m’a complètement surpris : lors de la scène où Sonia, son personnage, annonce à Adrien qu’elle veut faire une pause, j’imaginais qu’elle devait être cassante. Mais elle l’a joué avec une petite voix presque plaintive : c’était tellement inattendu et génial ! Cela faisait longtemps que je voulais travailler avec elle.

Quelle a été la direction d’acteurs ?
L.T : J’avais une idée précise de la tonalité du film, mais je sais, aussi, par expérience, qu’on n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise quand on laisse les comédiens proposer. C’est ainsi que la vie entre dans le film. Donc, je commençais toujours par les laisser proposer ce qu’ils avaient en tête, je gardais ou pas, je recadrais légèrement, etc. C’est dommage d’être trop directif quand on veut qu’un film soit émouvant. Le plus difficile, évidemment, était toutes ces séquences où ils sont à table, et surtout, ces moments où ils sont en pleine conversation quand, soudain, Benjamin se tourne pour parler face caméra. Je ne voulais pas refaire ces prises en post-synchro, car ce procédé sonne toujours un peu faux. Donc, nous avons fait des essais avec des perchmans autour de la table pour voir jusqu’à quel point les quatre acteurs pouvaient continuer leur conversation en baissant le ton pendant que Benjamin, lui, parlait à la caméra. Et c’est fou comme ils ont chopé le truc ! Ils étaient capables de détimbrer légèrement leur voix en un clin d’œil. La première à avoir saisi le truc a été Guilaine : elle baissait la voix et la remontait avec un naturel incroyable. L’ingénieur du son n’a pratiquement rien eu à corriger : les comédiens ont fait tout le boulot. Quasiment aucune post-synchro.

F.C : C’est fou que cela ait marché ainsi, en prise directe !

Donc aucun trucage ? Même quand ils s’immobilisent ?
L.T : Il n’y a pas d’arrêt sur image. De toute manière, un arrêt sur image, c’est moche, et il fallait qu’on les sente vivre. Là encore, ils l’ont fait en vrai. Nous avons tourné une journée entière et ils ont refait la prise dix-huit fois ! Chapeau. Moi-même je n’étais pas sûr que ce soit possible. J’avoue tout de même que la technologie numérique a du bon : j’ai juste effacé quelques clignements d’œil… F.C : Pour ma part, je suis allé sur le tournage le jour où Benjamin devait faire le discours réussi où il fait le beau, il jongle… Il a dû refaire la scène une quinzaine de fois et, à chaque fois, il était parfait, avec de petites variantes. Un virtuose. C’est donc ça, être acteur…

Comédie de Laurent Tirard. 3,3 étoiles sur AlloCiné.

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