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Garçon chiffon


Jérémie, la trentaine, peine à faire décoller sa carrière de comédien. Sa vie sentimentale est mise à mal par ses crises de jalousie à répétition et son couple bat de l’aile. Il décide alors de quitter Paris et de se rendre sur sa terre d’origine, le Limousin, où il va tenter de se réparer auprès de sa mère...

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Entretien avec le réalisateur; Nicolas Maury.

Le thème principal de Garçon Chiffon c’est la jalousie dont le personnage principal, Jérémie, dit qu’elle lui brûle le sang. Vous vous êtes documenté ?
Le premier document, la base, c’est ma propre vie. Quand je suis arrivé à Paris, adolescent venant de mon Limousin natal, j’ai vécu une passion dévorante. Qui, comme toute passion amoureuse, était faite d’une jalousie envahissante. Et j’étais aussi abreuvé des grands classiques du genre. Proust d’évidence, très tôt, peut-être trop tôt, et Roland Barthes qui a écrit : “Comme jaloux je souffre quatre fois : d’être exclu, d’être agressif, d’être fou et d’être commun.” Je n’aime pas le stéréotype ordinaire du jaloux avec tous les clichés théâtraux qu’il véhicule, l’amant dans le placard, etc. J’aime par contre les gens qui montrent leurs inquiétudes. Au cinéma, c’est à peu près la même chose, les rôles les plus intenses sont des rôles de passionnés. Je crois que la jalousie est un puissant déchiffreur du monde, au sens où elle incite à vouloir avoir raison de ce qu’on imagine. Et le drame, si j’ose dire, c’est que le jaloux n’a pas forcement tort. Il se fait un film dans la tête et le truc de dingue c’est que très souvent le film a raison. La jalousie c’est comme un acouphène, un bruit de fond que l’on est le seul à percevoir et qui à force de ressassement douloureux donne parfois envie de disparaître. Disparaître tellement on aime jusqu’à devenir fou, c’est un programme magnifique et dangereux. C’est une forme de suicide à petit feu. François Truffaut l’a parfaitement 8 9 filmé dans son Adèle H. qui est une grande brûlée de la jalousie. J’ai été élevé par des femmes qui entre elles, à portée de mes oreilles, discutaient souvent de la jalousie. Ma mère la première qui vivait dans cette inquiétude et dont j’ai en partie hérité. Quand j’avais 9 ans, un soir, le téléphone sonne. Je ne sais pas ce qui me passe par la tête mais je dis à mon père : “Tu devrais décrocher, c’est peut-être ta maîtresse ?” Innocemment mais gorgé d’intuition, j’avais deviné la vérité. Ma mère a baissé la tête, mon père est resté bouche bée, leur couple venait de définitivement sombrer.

Est-ce pour toutes ces raisons autobiographiques que vous avez décidé d’interpréter vous-même le rôle de Jérémie ?
Pas seulement. J’ai envisagé beaucoup d’acteurs de ma génération pour jouer Jérémie, mais aucun ne convenait quelles que soit leur excellence. Le problème n’était pas celui de la dissemblance ou de la ressemblance. En fait, mes hésitations masquaient un désir un peu honteux et prétentieux. Il fallait que je me vois. Je voulais être regardé là où je ne suis pas regardable. À la fois comique, fantaisiste, et tragique jusqu’au pathétique puisque évidemment il y a du grotesque dans le drame. Mon jeu a consisté à ce qu’il y ait perpétuellement du jeu entre ces différents aspects. Ce qui m’intéresse, c’est d’instiller une foule de détails dans mon comportement, mes gestes, mes inflexions de voix ou mes silences, une hémorragie de signes qui génère du vivant ou en tous cas un sentiment de réalité, de vérité, susceptible de toucher les autres, en l’occurrence les spectateurs du film.

Dans la série à succès 10% vous interprétez le rôle d’un agent d’acteur. Dans Garçon Chiffon, Jérémie, acteur en mal de rôles, croise quelques personnages du petit monde du cinéma. Vous n’êtes pas tendre avec eux ?
C’est strictement du vécu. La réalisatrice qui pète les plombs, interprétée par Laure Calamy, dit tout ce que je pourrais dire sur les bons ou les 1 0 1 1 Cette ritournelle, ça peut être une musique ? C’est toujours une musique, qu’elle soit “noble” ou “populaire”. La plupart du temps quand je marche dans la rue, une musique m’accompagne, c’est ma manière de jouer ma vie et de l’interpréter. Autrement dit, la musique, dans la vie comme au cinéma, n’est pas là pour illustrer mais pour accompagner. L’amour du dialogue, l’amour de la musique, c’est la même chose, c’est tendre l’oreille au même battement de cœur, concret et parfois épuisant. Olivier Marguerit qui a composé la musique originale de Garçon Chiffon est dans ce même état d’esprit : une musique de film ne doit pas être une virgule, une pause, une récupération, mais une intensité en osmose. Garçon Chiffon est à ce titre une comédie musicale qui commence par le chiffon et se conclut par le velours avec l’ultime chanson du film que Jérémie fredonne à son possible nouvel amour. Un certain nombre de références littéraires, manifestes ou secrètes, hantent le film. Paula Fox et ses Personnages désespérés, Sarah Kane et son monologue 4.48 Psychose, mais surtout la pièce de théâtre de Frank Wedekind L’Éveil du printemps, dont Jérémie répète le texte. Wedekind est très important pour moi et pour le film. L’Éveil du printemps est sous-titré, non sans une certaine ironie, “une tragédie enfantine”, ce qui pourrait être aussi le sous-titre de Garçon Chiffon. J’ai interprété au théâtre le rôle de l’adolescent Moritz dans L’Éveil du printemps. C’est un souvenir mauvais conseillers. Elle incarne le désastre qui guette n’importe quel metteur en scène quand on pense à sa place, quand on désire sans lui et censément mieux que lui. Au moins, elle a le courage de tutoyer le désastre. Le personnage de réalisateur incarné par Jean-Marc Barr est d’une autre espèce. C’est un faux gentil. Il dit oui à Jérémie pour un rôle dans son prochain film mais c’est pour mieux lui dire non. Et de conclure leur entretien par une formule dont il ne mesure pas la cruauté tellement elle est sincère : “De nous deux c’est moi le plus malheureux.” Des coups de couteaux qui prétendent être des caresses, c’est ça le cinéma.

Pour l’écriture du scénario vous avez collaboré avec Maud Ameline et Sophie Fillières qui elle est une vraie réalisatrice...
Sophie m’a appris une chose fondamentale : en finir avec le mot impossible. Sur le tournage de Garçon Chiffon, sans que forcement quiconque ne me le dise, je sentais que certaines choses, c’est à dire certains plans, étaient considérés comme impossibles. J’ai résisté et persisté parce que j’étais convaincu que c’est justement parce que c’était soi-disant impossible qu’il fallait le faire. Je me souviens en particulier d’un très long plan séquence sur mon personnage. Dans le regard des techniciens de l’équipe je percevais du doute sinon du reproche. Mais j’ai tenu bon parce qu’une ritournelle intime me trottait dans la tête, mon être au monde, fluide et changeant, que je voulais suggérer et transmettre, ce qui exige une certaine durée.

Cette ritournelle, ça peut être une musique ?
C’est toujours une musique, qu’elle soit “noble” ou “populaire”. La plupart du temps quand je marche dans la rue, une musique m’accompagne, c’est ma manière de jouer ma vie et de l’interpréter. Autrement dit, la musique, dans la vie comme au cinéma, n’est pas là pour illustrer mais pour accompagner. L’amour du dialogue, l’amour de la musique, c’est la même chose, c’est tendre l’oreille au même battement de cœur, concret et parfois épuisant. Olivier Marguerit qui a composé la musique originale de Garçon Chiffon est dans ce même état d’esprit : une musique de film ne doit pas être une virgule, une pause, une récupération, mais une intensité en osmose. Garçon Chiffon est à ce titre une comédie musicale qui commence par le chiffon et se conclut par le velours avec l’ultime chanson du film que Jérémie fredonne à son possible nouvel amour.

Garçon Chiffon est aussi le portrait d’une mère, Bernadette, interprétée par Nathalie Baye...
Le film aurait pu s’appeler Vers Bernadette. Parce qu’il n’est pas tant le portait de la mère d’un jeune homme homosexuel, qu’une enquête existen- -tielle sur une femme inattendue qui a tracé son destin, vit sa vie dans un village du Limousin entre ses gîtes et ses abécédaires au point de croix, mais qui a aussi défriché un chemin broussailleux pour atteindre l’identité imprenable de son fils. Elle le comprend, elle le sent parce que son éternel ailleurs, son quant à soi, ont eux aussi été salis et trahis. Le personnage de Bernadette n’aurait évidemment jamais atteint une telle étrangeté dérangeante si ce n’était pas Nathalie Baye qui m’avait fait le cadeau de l’accepter. Je l’ai rencontrée sur le tournage de 10%. Elle m’avait conseillé de laisser du temps au temps. Quand le temps fut venu, ce fut une rencontre absolue et alchimique. Nathalie Baye comprend tout, avec cœur et courage. Cela dit, au rayon psy, je ne veux pas être ma mère, ni d’ailleurs mon père. Je n’ai rien contre la psychanalyse. Si la thérapie par la parole profite à certains, tant mieux pour eux mais je ne suis pas de ce genre-là. Mes négociations avec les signes 1 4 1 5 du monde, bienveillants ou hostiles, passent par d’autres voix, souvent silencieuses et indéchiffrables, même par moi-même.

À la volée, il y a aussi une apparition fugace dont on n’est pas certain, spectateur, de l’avoir reconnue...
C’est Isabelle Huppert, c’est bien elle. Au sortir d’une salle de cinéma où il a été voir Noce Blanche de Jean-Claude Brisseau, Jérémie croise Isabelle Huppert qui le toise de la tête aux pieds au moment, où comme d’habitude, il se plaint de souffrir. Pour moi ce n’est pas tant Isabelle Huppert en personne qu’un fantasme incarné, une femme qui paraît et disparaît, un fantôme, mais un fantôme du réel qui considère la souffrance affichée de Jérémie comme elle doit l’être: à distance et avec une sorte d’humour. Évidemment, je bénis Isabelle Huppert et sa magie d’être venues en corps et en esprit habiter mon film.

Comédie, drame français de Nicolas Maury. 1nomination au Festival du Film Francophone d'Angoulême 2020 (édition 13) et une nomination au Festival de Cannes 2020 (édition 73). 3,5 étoiles sur AlloCiné.

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