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Benni


 

Benni a neuf ans. Négligée par sa mère, elle est enfermée depuis sa petite enfance dans une violence qu’elle n’arrive plus à contenir. Prise en charge par les services sociaux, elle n’aspire pourtant qu’à être protégée et à retrouver l’amour maternel qui lui manque tant. Son assistante sociale et Micha, un éducateur, tenteront tout pour calmer ses blessures et l’aider à trouver une place dans le monde. En compétition à la Berlinale 2019, ce film raconte avec une grande force l’histoire d’une enfant affectée par des crises de colères majeures ainsi que la frustration du personnel encadrant dans un système d’aide à l’enfance sans solution adaptée. Cette magnifique première œuvre est portée par le jeu tout en nuance de la jeune actrice Helena Zengel, très impressionnante.

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Entretien avec Nora Fingscheidt

Quelle a été la genèse de Benni ?
J’ai toujours eu envie de faire un film sur une petite fille « sauvage » car j’étais moi-même une sauvageonne quand j’étais enfant. De plus, je trouve que ce genre de personnage est trop rare au cinéma. Je tenais donc mon sujet, mais il me manquait l’histoire. Quelques années plus tard, à l’âge de 27 ans, je tournais un documentaire et j’ai croisé une jeune fille de 14 ans dans un centre d’hébergement pour femmes. J’étais choquée qu’une personne si jeune se retrouve là. Cette rencontre a été l’élément déclencheur de l’histoire que je souhaitais raconter. Le processus d’écriture et de recherches a commencé et s’est poursuivi sur quatre années. C’était un défi car les vies de ces “system crashers” (ndlr : le titre original du film faisant référence à ces êtres en rupture) changent perpétuellement tout en reproduisant toujours les mêmes effets. J’ai passé le plus de temps possible dans diverses institutions afin de collecter un grand nombre de détails à fournir au public. J’ai étudié la différence entre un foyer pour enfants et un service de psychiatrie enfantine, ou entre un centre d’hébergement d’urgence et une école. Je restais deux ou trois semaines dans chacun de ces lieux, j’y dormais, jouais avec les enfants pour les comprendre et cerner les enjeux de l’accompagnement social. La difficulté de ces recherches – pour quelqu’un comme moi qui n’est pas une professionnelle de ce domaine – est la manière dont elles vous affectent. On a souvent le cœur brisé, au point que j’ai voulu adopter deux ou trois enfants ! Ils ont un terrible besoin d’amour qu’ils n’obtiennent pas. Lorsque je jouais avec eux, je savais que je ne serais plus là deux semaines plus tard.

Benni est une fillette souvent insupportable, violente, imprévisible, et pourtant, elle inspire l’empathie du spectateur. Comment avez-vous trouvé cet équilibre dans l’écriture et la mise en scène ?
C’était en effet un défi dans l’écriture, mais aussi à l’étape du montage. Il était important qu’elle soit violente et dangereuse, car si elle ne l’était pas, on aurait pu penser que les adultes des services sociaux devraient simplement faire preuve de plus de patience avec elle. Or, je ne voulais pas que l’on juge négativement les personnels de ces services sociaux, ni faire une Fifi Brindacier moderne. Benni est une fillette que personne ne veut héberger chez soi. On a coupé certaines scènes où elle attaque des gens, car on a eu des retours de spectateurs nous disant qu’ils n’en pouvaient plus, qu’ils ne supportaient plus ce personnage. On a aussi placé au début du film la scène chez le docteur, car on y voit d’abord l’enfant qu’elle est, à moitié nue, dans toute sa vulnérabilité. C’est seulement plus tard que l’on découvre sa facette agressive. Jusqu’à la dernière minute du montage, on a toujours recherché le juste équilibre entre l’enfance et la sauvagerie.

Mme Bafané, la femme qui chaperonne Benni, est tout sauf froide. Elle fait tous ses efforts pour Benni, qui le lui rend mal. Ça aussi, ça brise le cœur.
Mme Bafané est inspirée de plusieurs personnes réelles, mais j’ai quelque peu exagéré ce personnage à l’écriture : j’en ai fait une fée, comme dans un conte. Dans la réalité, ce genre de poste d’assistante sociale change tout le temps car les employés partent en congés, changent d’affectation, sont remplacés etc... Mais j’avais besoin d’un personnage auquel le public puisse s’identifier tout au long du film. Lorsqu’on écrit une fiction, on fait parfois des petits arrangements avec la réalité.

On s’identifie aussi beaucoup à Micha, l’éducateur qui emmène Benni à la campagne. Comment avez-vous conçu ce personnage et sa relation à Benni ?
Au début, Benni le rejette car il est un adulte comme les autres à ses yeux. Or, je voulais introduire un adulte différent des autres. Ayant vécu un passé similaire à celui de Benni, Micha n’est pas choqué par la brutalité de son comportement : il comprend que c’est un appel à l’aide. Le mécanisme de rejet des adultes de la part de Benni ne fonctionne pas avec Micha. Il l’intrigue et lorsqu’elle commence à s’attacher à lui, Benni le veut comme père de substitution – ce que Micha ne peut lui offrir, étant lui-même père de famille. Il se perd ainsi dans l’attachement mutuel entre lui et Benni. Pensant être le seul à pouvoir sauver Benni, son cœur s’ouvre à elle, mais il ne peut remplacer son père. Leur relation est comparable à une histoire d’amour tragique, impossible.

Sur un plan plus symbolique et politique, avez-vous envisagé Benni comme une rebelle, une figure de l’anarchie ?
Ce que je peux dire, c’est qu’il est très libérateur d’écrire un personnage comme Benni. Quand vous prenez l’avion, que vous devez passer par toutes les files, fouilles et barrages, vous êtes confronté à un concentré de nos sociétés de contrôle. Lorsqu’on est dans ces files d’attente, bien obéissants, on aimerait dynamiter tout cela. De ce point de vue-là, Benni est en effet une figure de l’anarchie.

Benni est un film bourré d’énergie, de couleurs, de musiques… Vouliez-vous contrebalancer esthétiquement la noirceur du propos ?
On a surtout essayé de transcrire dans la mise en scène l’énergie et la sauvagerie de Benni, à travers les mouvements de caméra, le montage, les sons, … Par exemple, la musique est tour à tour enfantine et dissonante. La structure du récit est à la fois scandée et répétitive : on finit par ne plus savoir quoi penser de Benni et du système de soins. Tout cela, tout ce chaos, reflète son état intérieur. Il y a une énergie punk dans ce film, d’autant que notre budget était mince. Nous l’avons monté sur un ordinateur portable dans l’appartement de ma grand-mère !

Quelques mots sur Gabriela Maria Schmeide qui joue Mme Bafané ?
Elle a joué dans les films d’Andreas Dresen, et joue beaucoup au théâtre ainsi qu’à la télévision. Elle n’a pas eu besoin de se transformer comme Albrecht : elle a en elle la bonté naturelle de Mme Bafané. Elle a rencontré des travailleurs sociaux pour mieux cadrer son rôle, mais l’a joué assez naturellement.

Drame Allemand de Nora Fingscheidt. 3,7 étoiles sur AlloCiné. 1 prix à l'European Film Awards - prix du cinéma européen 2019 (édition 32). 1 prix et 6 nominations à Berlinale 2019 (édition 69).

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