Noces

Zahira, belgo-pakistanaise de dix-huit ans, est très proche de chacun des membres de sa famille jusqu’au jour où on lui impose un mariage traditionnel. Ecartelée entre les exigences de ses parents, son mode de vie occidental et ses aspirations de liberté, la jeune fille compte sur l’aide de son grand frère et confident, Amir...

 

Entretien avec Stephan Streker, le réalisateur

Comment définiriez-vous Noces ?
Stephan Streker : Comme une tragédie grecque. Parce que, comme dans une tragédie grecque, c’est la situation qui est monstrueuse, pas les personnages. Je me suis intéressé avant tout à l’intime de chacun des intervenants de cette tragédie qui sont tous le siège d’enjeux moraux très puissants. Les liens qui unissent les membres de la famille sont des liens d’amour sincère. Et pourtant, tout le monde est écartelé. À commencer évidemment par Zahira entre ses aspirations à une liberté légitime et son amour pour sa famille dont les membres se trouvent être aussi ses geôliers. Je me suis attaché à comprendre tous les personnages: Zahira, bien sûr, mais aussi son frère, son père, sa mère, sa grande sœur, etc. Jean Renoir disait qu’il n’y avait jamais de méchants dans ses films parce que chacun a toujours ses raisons. 

Qu’est-ce qui vous a guidé dans l’écriture du scénario ?
Je m’étais fixé une ligne de conduite : commencer et terminer chaque scène par le point de vue de Zahira. Le film, c’est elle, c’est son ressenti. Et si Zahira était absente de la scène, il fallait commencer et terminer par le point de vue d’Amir. Et si Zahira et Amir étaient absents de la scène… alors il fallait que j’élimine purement et simplement la scène. Au cinéma, tout est à mes yeux une question de point de vue. Quand j’écris, ce sont toujours les dialogues qui viennent en premier. Et certains d’entre eux ont bien sûr été directement inspirés par mes rencontres avec les membres de la communauté pakistanaise de Belgique.

Vous avez enquêté longuement dans ce milieu ?
Bien sûr. Et c’était passionnant. Il était très important pour moi d’être irréprochable du point de vue de la culture pakistanaise et de sa représentation à l’écran. Le film est coproduit par une société pakistanaise et c’est assez normal : cette problématique évoquée dans le film, tout le monde au Pakistan la connaît. Chacun a un membre de sa famille ou une connaissance d’origine pakistanaise qui vit en Occident et qui y a des enfants…

Ce sont mes coproducteurs mais aussi les Pakistanais de Belgique qui m’ont permis de ne pas rester à la surface du sujet et de creuser en profondeur les faits et les personnages. On avait d’ailleurs en permanence sur le plateau une consultante pakistanaise qui m’a accompagné de la préparation jusqu’au dernier jour du tournage. Elle m’a permis d’être précis jusque dans les moindres détails, des tenues vestimentaires aux coiffures mais surtout en passant par la manière de parler. Comment une fille s’adresse à son père, à sa mère, etc. ? Quand parle-t-on français ? Quand passe-t-on au ourdou? Le mariage via Internet qu’on voit dans le film est ainsi totalement fidèle à la réalité. L’imam qu’on voit dans Noces est, dans la vie, un « vrai » imam pakistanais. Anecdote amusante et qui nous a tous rendus assez fiers: ce n’est qu’à la fin de sa journée de tournage que l’imam a compris que les acteurs qui jouaient la scène du mariage n’étaient pas tous pakistanais. C’était une sorte de preuve ultime que, de ce point de vue-là, on avait tous bien travaillé.  

Avez-vous ressenti une responsabilité à embrasser un sujet aussi inflammable que le mariage forcé dans la société d’aujourd’hui, si sensible sur les questions de religion ?
Il faut toujours se sentir responsable quand on pose un geste, qu’il soit artistique ou autre. Je pense qu’il y a d’office une dimension politique, au sens « organisation de la vie en communauté », dans tout acte artistique. C’est iné- vitable, même si avec Noces, je n’avais bien sûr pas pour but de faire un film politique. J’aborde de fait une thématique qui anime la société d’aujourd’hui, mais ce qui m’a surtout intéressé, c’est la tragédie intrafamiliale et en comprendre les enjeux réels, comprendre les êtres humains impliqués dans une histoire qui les dépasse.

Comprendre ne veut bien sûr pas dire excuser ou diminuer les responsabilités. Mais il me paraissait important de montrer cette histoire d’aujourd’hui par le biais du cinéma avec, à l’esprit, l’espoir que les gens puissent être émus par ce qu’ils vont voir. Il fallait surtout ne pas faire un film à charge d’une communauté. Souvenons-nous qu’il existait nombre de mariages arrangés dans la France du début du xxe siècle. Et que les choses ont, depuis lors, évolué. C’est pour ça que j’ai bon espoir que les choses évoluent.

En ce sens, Zahira est vraiment une héroïne de 2017, une Antigone de son époque. Comme Antigone, elle dit « non ». Zahira est un personnage riche de deux cultures qui ne s’annulent pas mais qui s’additionnent. Elle vit dans une famille aimante mais dans laquelle apparaissent des enjeux qui sont au-dessus de tout, même au-dessus de l’amour. Et c’est sans doute aussi cela qui surprend : il peut y avoir des forces supérieures encore à l’amour et qui emportent tout... En cela, je pense que Noces dépasse son sujet et traite de quelque chose qui a un rapport très puissant avec ce que nous sommes en train de vivre aujourd’hui. J’ajoute que la problématique évoquée dans Noces n’est pas une problématique liée à la religion.

Elle est liée à la tradition, à l’honneur et surtout à la valeur ultime: sauver les apparences. C’est la tradition que Zahira rejette et certainement pas sa religion. La preuve, on la voit prier dans le film, à un instant où elle est en rupture totale avec sa famille. Elle a rejeté la tradition mais a emporté sa religion, sa foi avec elle.

Drame de Stephan Streker. 3,9 étoiles AlloCiné.


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